Lausanne 29e année «ne pas subir» Septembre 1999 No 287

Sommaire :

Mme Gonzalez avait raison
Sans un minimum de bonne foi, pas de société viable
Justice en marche
L’affaire Carcopino


 

Mme Gonzalez avait raison
 

On attendait le verdict de l'oracle avec ce mélange d'impatience, d'espoir et de foi qui sont l'apanage habituel des sectes. Le Grand Maître allait prendre la parole. Il sait, il va nous dire.

Et Nicolas Hayek a parlé.

Il nous a appris que l'Expo.01 était mal partie, qu'il faudrait de l'argent, des leaders et du travail acharné. Du coup, ma concierge Mme Gonzalez, qui ne cesse de me répéter exactement la même chose depuis plusieurs semaines, est convaincue qu'elle a l'étoffe d'un capitaine d'industrie et se voit assez bien reprendre les rennes du groupe Swatch. Incidemment, elle se demande le prix payé par le contribuable pour ce paquet de truismes.

Sans doute, à sa décharge, la mission de l'oracle était-elle limitée à la question de la «faisabilité». C'est comme si on chargeait l'Etat-major général de dire s'il est possible à la Suisse d'envahir le Honduras, et à quel prix, et que tout le monde perde de vue la question, tout de même essentielle, de savoir pourquoi la Suisse devrait envahir le Honduras !

Tous les débats sur Expo.01 passent donc à côté de la seule question intéressante : faut-il une «exposition nationale ? Dans quel but ?». On invite des artistes, des sociologues, des psychologues et des politiques à donner leur avis. Tous appuient chaleureusement cette formidable occasion d'«expression», de «remise en question», de «confrontation d'idées», et autres calembredaines à l'usage des intellectuels déjantés.

Mais le citoyen Lambda n'en a cure. Il se rend bien compte que les discours sur l'expression sont d'autant plus longs qu'on a moins à exprimer. Que les dissertations sur l'art masquent (de plus en plus mal) la stérilité de l'artiste et que les confrontations doctrinales se limitent à des escarmouches entre des gens qui partagent, en gros, les mêmes idées.

Depuis des mois, les partis politiques, le Conseil fédéral et la presse bien pensante nous convainquent qu'il faut avoir honte d'être Suisses, que nos pères se sont mal comportés, que nous avons failli à nos devoirs les plus élémentaires durant le Deuxième Conflit mondial, et qu'aujourd'hui encore, en refusant d'adhérer au Grand Moloch européen ou en refusant d'ouvrir nos frontières à tous les persécutés de la planète, nous faisons preuve de frilosité, de passéisme et d'égoïsme. De toutes façons, la Suisse n'existe pas et l'article 261bis du Code pénal nous interdit de dire ce que nous pensons de la mafia albanaise ou du lobby juif.

A quoi servirait-il donc de dépenser 1154 millions pour faire contempler au bon peuple un si terne tableau ?

Demain, on aura résolu les problèmes de «faisabilité» : le Conseil fédéral aura débloqué des crédits, on aura trouvé le leader charismatique et providentiel qui saura mobiliser les énergies, et grâce à un engagement à plein temps des responsables, disposés à travailler jours et nuits, on saura que l'expo pourra se faire.

Mais qui la veut ?

Les entreprises des régions concernées, sans doute, à qui elle fournira des emplois et du travail. mais la création d'emplois n'est pas un but économique en soi si elle n'est pas synonyme de création de richesses. Les artistes aussi, qui brûlent d'être connus, voire reconnus au-delà leur cercle habituel et confidentiel d'admirateurs flagorneurs. Les minorités brimées pour qui ce serait l'occasion d'affirmer leur originalité, les politiciens aussi qui trouveront plusieurs occasions de cartes permanentes, de banquets et d'allocutions redondantes.

Et le public ? Il ira se promener dans les arteplages comme on va au Comptoir suisse. On cherchera les saucisses et les barquettes de frites pour les gamins. On restera perplexe devant ce qui aura subsisté des audaces érotiques de Pipilotti et on admirera sans doute la conception architecturale futuriste des lieux. Mais encore ?

A-t-on l'intention de réveiller un sentiment d'unité nationale ? Dans la mesure où les penseurs de la presse quotidienne s'ingénient à nous présenter le patriotisme comme un nationalisme obsolète, lui-même comme un ferment de fascisme, c'est peu probable. C'est d'autant moins probable que la dernière institution représentative de l'unité fédérale, l'armée, n'a pas les faveurs du Comité stratégique.

Va-t-on tenter de redonner confiance en notre économie ou de vanter les vertus de notre système social fondé sur la paix du travail ? Compte tenu de la sinistrose affichée par les rhéteurs ayant l'oreille de la presse, de la triste situation dans laquelle nous nous trouvons, «isolés» en Europe, et «repliés» sur nous-mêmes, c'est encore moins probable.

Alors quoi ?

Eh bien, rien. Mme Gonzalez a raison. L'Expo.01 est un «gadget» squatté par des socialistes et des gauchistes, dont le peuple se méfie à juste titre, plus encore que de l'ensemble du personnel politique, surreprésenté dans le machin.

Un commentateur de la Radio suisse romande la Première proposait l'autre matin que l'exposition nationale soit organisée exclusivement sur Internet : ça coûterait moins cher, elle pourrait être prête à l'heure, les artistes concepteurs ne seraient pas limités par des contraintes techniques ou matérielles, et elle accueillerait sans doute beaucoup plus de visiteurs. Ce me semble la meilleure idée à ce sujet depuis bien longtemps.

Et qu'on ne vienne pas me parler des sommes perdues en cas d'abandon du projet. Les crétins qui se sont laissés arnaquer par le «gang des Nigériens» pourront vous confirmer qu'ils auraient eu avantage à abandonner bien plus tôt leurs chimères, même au prix d'un sacrifice financier limité, plutôt que de s'obstiner et d'être totalement ruinés.  En transformant aujourd'hui l'Expo.01 en un nouveau projet d'exposition virtuelle sur la toile informatique, on perdra moins qu'en s'obstinant.

Claude PASCHOUD


Sans un minimum de bonne foi, pas de société viable

                              "Abraham dit : "Que mon Seigneur ne s’irrite pas et que je puisse parler : peut-être s’en
                              trouvera-t-il trente", et il répondit : "Je ne le ferai pas, si j’en trouve trente." Il dit : "Je suis bien
                              hardi de parler à mon Seigneur : peut-être s’en trouvera-t-il vingt ?" et il répondit : "Je ne détruirai
                              pas, à cause des vingt." Il dit : "Que mon Seigneur ne s’irrite pas et je parlerai une dernière fois :
                              peut-être s’en trouvera-t-il dix ?" et il répondit : "Je ne détruirai pas, à cause des dix.""

                              Genèse, chap. XVIII, versets 30 à 32, avant le récit de la destruction de Sodome.

J’entendis hier à la TSR (Télévision suisse romande), dans le cadre de la campagne électorale pour l’élection du Conseil national, un candidat démocrate-chrétien genevois, mais d’origine valaisanne, Jean-Philippe Maître, se déclarer favorable à l’établissement d’un contrat d’union entre personnes de même sexe, tout en défendant la famille par ailleurs, c’est-à-dire sur le plan financier. Une telle prise de position de la part d’un homme faisant explicitement référence à la foi chrétienne dans son action publique pose une question à laquelle personne ne tien à répondre, une question que l’on tait opiniâtrement, délibérément et systématiquement : celle de la cohérence entre les actes ou les opinions, les engagements pris sur la place publique, et les croyances de référence invoquées. Je ne puis, évidemment, soulever la même objection à un libéral agnostique, à un radical laïciste, encore moins à un socialiste ou à un écologiste, mais je constate tout de même que tous sont en réalité complices de l’incohérence des démocrates-chrétiens. Tous, en effet, se satisfont de ce type de réponse de leur part, dont celle de
Jean-Philippe Maître est un exemple caractéristique. Tous se servent même de ce type de réponse de la part des démocrates-chrétiens pour marginaliser davantage les chrétiens orthodoxes, quand bien même ces derniers seraient en parfait accord avec l’authentique doctrine catholique, elle aussi soigneusement passée sous silence dans ce cadre électoral, quand elle n’est pas discréditée indirectement ou directement ailleurs.

Tout se passe dorénavant comme s’il y avait deux morales, dont l’une est déjà condamnée tacitement, et l’autre, au nom de laquelle s’effectue cette condamnation, a, seule, la possibilité de poser les jalons de son triomphe censé définitif en prohibant ou en discréditant toute contestation. Il s’agit de la morale du Décalogue pour la première, et de celle des Droits de l’Homme pour la seconde. La hiérarchie de l’Eglise, jusqu’à son sommet depuis quelques décades, a, non seulement en fait mais aussi en doctrine, intégré la seconde dans la première en niant tacitement et sans jamais donner ses motifs leur incompatibilité, à tout le moins en refusant de la voir telle qu’elle est objectivement, ainsi que dans toutes ses conséquences sociales et morales pratiques, pliant de force son enseignement nouveau à cette donnée récemment admise depuis le dernier Concile oecuménique du Vatican au nom de l’ouverture au monde et des conditions actuelles de l’apostolat chrétien.

Il est clair, et l’avenir ne pourra que confirmer ce point de vue, que la hiérarchie catholique jusqu’à son sommet met l’Eglise du Christ dans une impasse dont il faudra bien qu’un jour elle se libère, tant les confusions deviendront intenables, rendant impossible tout enseignement moral, doctrinal, toute défense du dogme chrétien. Une certaine vérité de la modernité apparaîtra à la faveur de cette conversion spectaculaire de la hiérarchie et de son chef, que les présentes compromissions, gravement coupables, occultent au seul avantage catastrophique de celle-ci.

Un moyen de contestation plus immédiat, et qui a le mérite de ne pas être lié aux carences et aux fautes de la hiérarchie religieuse catholique actuelle jusqu’à son sommet, s’offre à tout citoyen de bon sens, dès lors qu’il entend rester soucieux de préserver, dans la vie publique et politique, un minimum de décence par le maintien, au besoin contraint et forcé, du principe de la bonne foi chez tous, chrétiens compris lorsque ces derniers font référence à la religion ou à ses valeurs spirituelles et morales dans le cadre de leur action publique.

Revenons donc à notre candidat démocrate-chrétien au Conseil national favorable à une législation suisse sur l’union des personnes de même sexe, au nom du pluralisme, de la tolérance des minorités de toutes sortes et de la concorde civique au sens révolutionnaire du terme, comme la place du même nom à Paris. Admettons tout cela, mais à une condition, une seule, celle-ci : que tous soient contraints à la cohérence entre leur discours politique ou leur action publique et leurs croyances proclamées. La condition est très lâche et n’engage que fort peu pour la généralité des cas; elle est facile à réaliser presque par tous, à une seule exception près : les catholiques ! Eux seuls, en effet, ont, au-dessus de leur conscience privée, un magistère officiel qui établit les limites de leurs conceptions morales et religieuses, qui fixe aussi celles de leur comportement admis, tant public que privé. On approuve ou non cette contrainte externe, celle-ci existe et son existence est liée à la survie de la conscience chrétienne chez l’homme. Chacun réclame, catholique ou non, le respect de sa conscience. Chez les catholiques, et chez eux seuls, ce respect passe par celui d’un magistère officiel qui s’impose librement à eux. Vous êtes médecin catholique : vous ne pouvez pratiquer des avortements, même si la loi séculière l’autorise et la pratique en est établie. La clause de conscience en cette matière a été, au moins formellement, reconnue par l’Etat lui-même. Or si la conscience morale des médecins catholiques est liée au magistère de l’Eglise et que l’Etat ne peut interférer au nom du respect de la liberté de conscience, qu’il reconnaît lui-même comme un droit fondamental de la personne humaine, même si ce n’est pas dans un sens orthodoxe, en tous points conforme à la liberté de conscience catholiquement entendue, pourquoi en irait-il différemment en
d’autres domaines de la morale ? La liberté de conscience des catholiques ne doit-elle pas être respectée partout où celle-ci s’est engagée ? Si la société séculière veut régir par des lois adaptées des situations nouvelles résultant du recul effectif de la croyance chrétienne dans nos populations, elle peut sans doute infléchir ses lois dans le sens des moeurs mais à condition de respecter une unité de principe et ’inspiration dans la loi elle-même, faute de quoi nous sombrons en plein arbitraire, et chaque groupe de pression pourra invoquer sa propre spécificité pour obtenir le statut de sa convenance. Il ne s’agit pas de plier sans
autre la loi aux moeurs et d’abandonner le critère traditionnel qui confère à la loi, même séculière, la fonction de perfectionner l’homme. Non, il s’agit d’adapter cette fonction normative de la loi à une situation dégradée et non pas d’avaliser cette dégradation sans aucun souci normatif légal, comme cela se fait actuellement.

Car on ne peut sans arbitraire manifeste imputable au législateur lui-même fonder un ordre juridique sur le respect de la liberté des consciences et des cultes et, simultanément, opprimer un culte impunément en le rendant pratiquement inapplicable dans les églises catholiques par obstruction du clergé lui-même, ou illicitement précaire et conditionnel par une procédure d’indult totalement abusive et arbitraire. De même, on ne peut se fonder sur ce même principe de la liberté de conscience et autoriser le divorce civil des conjoints mariés religieusement à l’Eglise catholique. De deux choses l’une : ou le respect du principe de la liberté de conscience et des cultes est à sens unique, et dans ce cas, ce principe est intrinsèquement mensonger, perfide et subversif de nature. Il est alors gravement antisocial et formellement anarchique et doit être rejeté hors du droit séculier et combattu sans nuances et immédiatement, sans aucun ménagement non plus. La vertu de prudence elle-même requiert cet absolu dans la lutte, et cette immédiateté dans l’action, car on ne saurait transiger avec le mensonge, a fortiori lorsque celui-ci
est dans la loi ! Ou bien le respect de ce principe prend en compte son approche catholique traditionnellement établie par des siècles d’enseignement doctrinal et, dans ce cas, même mauvais dans la législation séculière, il peut être toléré, et doit l’être souvent, au nom de la paix civile, par les catholiques eux-mêmes.

Pratiquement, cela signifie qu’un candidat au Conseil national se réclamant du catholicisme ou du christianisme en général, ne peut être admis à participer à une oeuvre législative reconnaissant des contrats d’union de type matrimonial entre personnes du même sexe s’il ne s’engage pas à obtenir simultanément et avec la même chance de succès (l’un ne pouvant aller sans l’autre) la reconnaissance par l’Etat fédéral des effets civils du mariage religieux catholique romain. Eh quoi ! Une minorité serait reconnue
comme telle par la loi, et une autre ne le serait pas au nom du même principe formel ? De qui se moque un pareil législateur, et celui-ci mériterait-il encore ce nom ? Si la minorité homosexuelle peut obtenir, de fait, un droit séculier à sa reconnaissance, il tombe sous le sens qu’une autre minorité, celle des catholiques traditionalistes, y compris à l’intérieur du sanctuaire et avec l’aide de la force publique si nécessaire, a elle aussi droit à la reconnaissance effective de son culte traditionnel, avec droit de
contrainte par les agents de la force publique exercée sur le clergé même, sur les évêques et nonobstant l’opposition personnelle de Jean-Paul II, et à un mariage religieux civilement reconnu.

Telle est, me semble-t-il, la grandeur et l’importance de cette liberté de conscience et de culte qu’elle peut souffrir beaucoup pour son seul maintien en faveur des catholiques traditionalistes, minoritaires dans l’Eglise même. Mais cette liberté même ne peut accepter aucune concession, aucun compromis quand le droit séculier qui s’en empare ne l’utilise en réalité que pour détruire son contenu effectif de conscience à travers l’ignorance et le déni de justice au préjudice des catholiques traditionalistes, pour lui substituer une fausse liberté de conscience et des cultes, bannissant de fait et impitoyablement la vérité et la droiture de conscience pour les anéantir à l’insu du grand nombre mais avec son concours.

Michel de Preux



Justice en marche

Le 16 juillet 1998, le Tribunal de district de Baden condamnait le révisionniste bâlois Jürgen Graf à quinze moins de prison ferme et 8000 fr. d’amende pour violation, dans divers écrits, de l’article 261bis du code pénal. Ce verdict a été confirmé le 23 juin 1999 par la Cour suprême d’Aarau. Une mauvaise langue prétend que le jugement rendu oralement, après que la cour eut délibéré pendant une heure, était si long qu’il ne pouvait qu’avoir été préparé d’avance. Les gens sont méchants ! Quand on connaît le souci des tribunaux de traiter les révisionnistes avec une équité aussi scrupuleuse que courageuse, on ne peut qu’être indigné de ce ragot malveillant.

A noter que l’éditeur de Jürgen Graf, Gerhard Förster, qui, lui, s’était vu infliger en juillet 1998 douze mois fermes et la même amende a fort impoliment frustré la Cour suprême argovienne de sa juste vengeance, en décédant l’automne dernier. Le fait qu’il était presque octogénaire et, de surcroît, très malade ne nous paraît pas excuser ce manque de savoir-vivre.

Jürgen Graf a décidé de recourir auprès du Tribunal fédéral. Cela ne nous étonne pas de lui. Il est homme à se battre jusqu’au bout pour ce qu’il estime être la vérité et la justice. Et nous ne pouvons que l’en admirer, d’autant que la bataille est - sauf miracle, mais les miracles sont rares dans les tribunaux - perdue d’avance. En effet, il existe un arrêté du Tribunal fédéral du 17 février 1995 qui établit la vérité historique sur un sujet que nous n’aurons pas l’imprudence de mentionner ici, et décrète que quiconque met en doute cette vérité est suspect de sympathie pour le nazisme. Or chacun sait qu’en ces matières il suffit d’être suspect pour être considéré comme coupable. Le raisonnement sera simple : nazi = antisémite = coupable d’incitation à la haine raciale en violation de l’article 261bis du code pénal.

Il est donc fort à craindre que Jürgen Graf ne passe prochainement quinze mois à l’ombre. Ce sera une première en Suisse. Nul doute que cela contribuera à rendre à notre pays l’estime de ceux qui lui reprochent si amèrement son vilain passé. Nos gouvernants pourront dire fièrement aux étrangers qui s’ingèrent dans nos affaires : "Nous, les révisos, on les boucle !"

Mariette Paschoud


L’affaire Carcopino

Il est un révisionnisme qui n’est jamais poursuivi par la loi, celui pratiqué par certains historiens pour se faire un peu de publicité et qui consiste à salir la mémoire des grands hommes décédés. Ces derniers temps, J. Cousteau et son frère en ont été victimes, et d’une manière encore mieux orchestrée, Jérôme Carcopino, suite à la réédition par Hachette l’année dernière de son classique La vie quotidienne à Rome . Dans ce cas, les attaques visaient à la fois l’ancien ministre de l’Education nationale de Vichy et le latiniste jugé élitaire et raciste, en vérité défenseur de la latinité.

Rien ne semble pouvoir arrêter ces procès d’intentions : par exemple, suite à une article paru dans la revue
L’Histoire , particulièrement haineux, la même revue publiait en juin deux lettres de Juifs qui témoignaient que leur famille avait été protégée par Carcopino durant l’occupation. Ces témoignages ne semblent avoir aucun poids auprès de l’accusateur de service qui les traite de haut. Si, au moins, nos sycophantes introduisaient des éléments nouveaux dans le débat, à la place d’un fatras de citations hors contexte !

Nous voulons ici apporter une modeste contribution en utilisant la correspondance inédite du Professeur Victor Martin avec l’illustre latiniste, conservée à l’Université de Genève. Le Genevois avait invité le Parisien à donner un cours à Genève en 1948, demande appuyée par le conseiller d’Etat Picot, mais les choses ne sont pas si simples. Dans une lettre du 9 février 1948, Carcopino explique sa situation : la Haute Cour l’a réhabilité le 11 juillet 1947 (et non en 1945 comme le prétend le Grand Dict. Enc. Larousse, éd. 1982), la loi du 16 août de la même année oblige à la réintégration, lui-même a fait une demande formelle pour retrouver son enseignement et un salaire complet, car il n’en reçoit qu’un demi depuis 1944.

Dans la lettre du 12 juillet 1948, il informe Martin que le nouveau ministre a mis à la retraite d’office trois
professeurs, dont lui. Il ajoute : "Les Français qui sous l’occupation n’ont cherché, à leurs risques et périls, qu’à servir leur pays sont victimes du dogme du péché originel sans distinction…"

Dans sa missive du 5 mars 1949, il a repris espoir, car le Premier ministre R. Schumann a refusé de signer le décret de mise à la retraite.

Carcopino ne viendra pas à Genève : il indique qu’il a peur que son appartement, où il vit avec sa femme et sa belle-mère, ne soit immédiatement réquisitionné par les autorités. Il faudra attendre 1950, soit six ans de tracasseries, pour que ce savant mondialement connu, contre lequel il n’y pas la moindre charge, retrouve sa place dans le monde intellectuel, avec son élection à l’Académie Française.

La recherche dans les archives permet de donner d’importantes précisions, avantage qui ne semble pas préoccuper le moins du monde certains plumitifs en quête d’une facile renommée.

Massimo Patanè